Uchrony

Ephemeral city

La mélancolie du futur.

Après le fameux réchauffement climatique du XXXII siècle, dans l’hémisphère Nord, on vit la forêt vierge envahir les berges de la Seine et s’infiltrer dans ce qui restait de l’ancienne capitale. Les tours de la cathédrales, sévèrement détériorées, tenaient encore debout.
Faut-il ajouter qu’il n’y avait plus âme qui vive dans cette péninsule européenne retournée à l’état sauvage ? 
La nature reprenait ses droits sur la culture. Ce qui pousse tout seul engloutissait inexorablement ce qui s’était construit à grande peine, sur la planète Terre, au cours des trois millénaires précédents.
Cette vision d’enfer, Seb Janiak nous la présente sous une lumière paradisiaque de dépliant publicitaire. Aperçue rapidement un jour de 1993 au Palais de Tokyo, dans une exposition consacrée à la photo numérique, l’hallucination violeuse s’est attachée à moi (plus que moi à elle). Elle me poursuit tel un souvenir-flash. Pourtant, aucun lien ombilical ne relie cette image quasiment mentale à mon existence. Cette fantasmagorie n’est pas un fantasme. Elle n’évoque, et pour cause, aucune expérience ou sentiment vécu. Ni révulsion ni attirance : un malaise plus tenace qu’une simple sensation insolite.
L’appariement du palmier et de la cathédrale peut s’apparenter à un couple littéraire célèbre et rabâché : la machine à coudre et le parapluie sur une table de dissection. « l’image surréaliste la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé, celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique… ». La subversion   poétique se gonfle ici de prosaïsme, et donne au fantastique de Lautréamont et Breton la naïve et tranquille rutilance des tableaux hyper-réalistes. Rien d’expressif ni de monstrueux, comme dans les apocalypses destroy et glauques de sciences fiction (type Blade Runner). Ici tout est calme, ruine et volupté sous un ciel bleu de Club Med (ref à Notre Dame dans la jungle, année 2099).
Pas de catastrophe, une corrosion très ordinaire. La discrétion des lézardes et des morsures dans les structures de pierre (celle d’Angkor-Vat aujourd’hui) ; le kitsch des couleurs : la haute définition de l’ensemble, tout conspire à l’apaisement serein d’un souvenir de vacance.
La perversité réside dans le naturel convenu des  deux sujets imbriqués par incrustation numérique : un rio équatorial et la silhouette de Notre Dame, le tout par une belle journée d’Août.  Cette contiguïté (invraisemblable mais nullement impossible en elle même) fait vaciller en nous le temps et l’espace, par contagion brusque de deux univers habituellement cloisonnés dans notre esprit : le gothique et les tropiques. La juxtaposition de deux éléments visuels faibles, un signe d’urbanité et autre d’exubérance, fait un hybride fort. D’où une cascade de télescopages troublants : l’exactitude au service du délire ; la technique du compte-rendu (pas d’anamorphoses, de déformation des perspectives ni de flou symboliste) à l’intérieur d’une gageure onirique ; la réminiscence comme anticipation ou l’inverse.
Le croisement d’un lever de soleil et d’une fin du monde nous met dans l’étrange situation d’avoir à nous remémorer un avenir encore improbable habillé en état déjà passé.
Le motif ancestral de la ruine nous tourne spontanément vers le temps jadis, quand la logique de la scène nous en écarte violement. Nous voilà écartelés entre l’imaginaire et le réel, le court circuit technologique inaugurant un sentiment jusqu’ici inconnu dans l’histoire de la perception : la mélancolie du futur. Le mur du temps est franchi. Voici le non futur antérieur mais le passé postérieur. Cela fait beaucoup de stratagème dira-t-on pour une simple trouvaille visuelle. Oui, mais exemplaire d’un nouvel ordre, ou désordre visuel. Le numérique est devant nous comme l’Amérique de Colomb : on en connaît que les côtes et on devine à peine un Nouveau Monde.

Régis Debray. Extrait de l’œil naïf. Edition Seuil 1994.

Technical note: This serie has been created without any special effects or retouching, but using techniques of analog photography, namely double exposure, superimposition and photomontage.